Conjuguant étroitement l’art et la science, les installations multimédias de l’artiste allemande Verena Friedrich utilisent les technologies analogiques et numériques afin d’offrir des expériences qui se marient souvent avec des formes organiques. L’artiste fabrique des machines munies de complexes dispositifs qu’elle ajuste, tels de précieux instruments, tout en allouant une grande précision à la programmation des composantes et à l’assemblage des pièces électroniques. Des allez-retours entre le travail en laboratoire, en collaboration avec des scientifiques, et les expérimentations en atelier, sous un mode empirique, caractérisent la pratique de l’artiste. Elle décrit sa démarche dans un texte qu’elle a rédigé sur son installation TRANSDUCERS (2009): celle-ci consiste à «…osciller librement entre la vie et le travail de laboratoire, entre l’individualité et la sérialisation, entre la biologie et de son appropriation technoscientifique.» (1)

TRANSDUCERS (photo: Max Schroeder)

VANITAS MACHINE (photo: Miha Fras)

Empruntant l’esthétique épurée du milieu scientifique en exploitant la transparence d’une cloche de verre et d’un cube de plexiglas, les œuvres cinétiques VANITAS MACHINE (2013) et THE LONG NOW (2015) posent d’une manière allégorique une réflexion sur le vieillissement et les questions relatives à la longévité. À la base, une étude iconographique approfondie fait partie intégrante des recherches de Friedrich. Ses deux œuvres expriment la matérialité éphémère, le passage du temps et la fragilité de la vie par la vanité, genre reconnu en peinture, associé en histoire de l’art à la nature morte et au portrait. La flamme vacillante de la chandelle dans la VANITAS MACHINE fait écho au tableau La Madeleine à la veilleuse (1630-35) de George de la Tour, représentant une femme assise en face des typiques attributs de la vanité, soi une chandelle et un crâne. Chez Friedrich, il s’agit de prolonger le plus possible la durée de vie de la chandelle sous verre en contrôlant l’environnement dans lequel évolue la flamme.

THE LONG NOW (photo: Victor S. Brigola)

Le temps a toujours été un élément inhérent et indissociable de l’art cinétique.
Avec THE LONG NOW, développée dans le cadre d’une résidence au centre Oboro et au RUSTINES | LAB de PERTE DE SIGNAL au printemps 2015 à Montréal, la durée a cours en relation avec l’attente créée par la formation d’une bulle de savon : la machine réalise une sphère parfaite, dont la membrane est constituée d’une solution de savon et de glycérine. Le philosophe allemand Peter Sloterdijk dans son ouvrage Bulles, Sphères raconte les joies de souffler des bulles de savon, y décrit l’attente et l’espoir entourant la conception de cette «structure tressaillante et scintillante », qu’il nomme aussi globe. Le motif de la bulle rappelle la mort, évoque l’évanescence et l’impermanence. Au sein d’un prisme hermétique, dans lequel l’artiste maîtrise au fil d’expérimentations les conditions atmosphériques, la bulle flotte pour un temps et finit par éclater. De la sorte, l’artiste teste la gravité et autres phénomènes physiques et chimiques. L’œuvre contraste avec les extravagantes machines à bulles de l’artiste David Medalla, Cloud Canyons, confectionnées en plusieurs versions dans les années 60, qui autogénèrent le déversement d’une grande quantité de mousse. Le critique d’art et commissaire britannique Guy Brett a souligné la liberté de mouvement de la sculpture en la considérant comme une «…machine dont la création de formes doit échapper à son propre contrôle direct.» (3)

MACHINE et THE LONG NOW se déploient et s’étendent dans la lenteur. Réglées avec minutie et rigueur, ces machines tiennent en haleine le spectateur, et lui remémorent par la délicatesse de la chandelle et de la bulle la vulnérabilité de la vie. Pendant que la science et la technologie contribuent à l’accélération constante du quotidien, s’efforçant même d’intervenir dans le processus du vieillissement, ces œuvres diffusent un calme insondable.

Text: Esther Bourdages
Translated from French by Oana Avasilichioaei

(1) Notre traduction. http://heavythinking.org/transducers-2009/, consulté le 15 aout 2015.

(2) Sloterdijk, Peter. Bulles, Sphères, Microsphérologie, tome I, Paris, éditions Pauvert, 2002, p. 19 et 20.

(3) Brett, Guy. « Le cinétisme et la tradition en peinture et en sculpture », Artstudio, vol. 22, 1991, p. 87.